mardi, 23 août 2011

Vue du comptoir #5

On lui a bien expliqué le contenu de sa salade. En détails. Comment la sauce est-elle faite ? Elle a fait changer l'huile. Elle ne mange que de l'huile de noix. C'est comme ça et non négociable. Son compagnon n'a rien dit. On l'a senti un peu gêné. Les hystériques qui font tout changer dans leur assiette remplissent les restaurants. On l'excuse car elle sourit. On apprécie sa dentition parfaite et ses mots dits avec douceur. Elle est jolie. Tellement agréable à regarder. Elégante et gentille. On lui passe tout. Et s'il faut tout changer, on changera tout, juste pour elle, seulement pour elle. Les autres clientes peuvent toujours  gesticuler, elles n'auront rien et devront se débrouiller pour faire le tri dans leurs légumes. Il n'y a qu'une privilégiée ici...

lundi, 06 juin 2011

Vue du comptoir #4

Elle parle. Il écoute. Ou il fait bien semblant. Elle s'énerve. Il l'apaise. Ou fait mine de vouloir la calmer. Que peut-il ajouter à cela ? Oui, c'est vrai, je t'ai trompée ma petite chérie. Et alors, ça arrive à tout le monde de faire une connerie, non ?! Non pas toi. Pas à moi. Ce n'est pas possible. Que vais-je devenir. Classique. Pathétique. Celui qui s'en va. Celui qui est contraint de rester. Elle ne veut pas partir, ce serait trop facile. Clairement, ils nous emmerdent à ne pas vouloir se quitter. Ca fait du bruit. Les autres clients sont gênés. Témoins involontaires d'une scène ordinaire d'un couple à la dérive. Ils veulent boire leur café tranquillement. Un garçon est envoyé en éclaireur. Vous voulez boire autre chose ? Dégage, tu vois pas qu'on parle ? Le patron cherchait justement une excuse pour les mettre dehors...

lundi, 30 mai 2011

Vue du comptoir #3

Ils arrivent en ordre séparé mais toujours dans le même ordre. Il y a d'abord le petit blond avec sa grande mèche et sa barbe de trois jours. Il est en moto. C'est toujours lui le premier. Il commande une Suze bien fraiche et réclame le journal du jour. Il attend au bar et personne ne le dérange. Ensuite viennent les râleurs, ceux qui refont le match parce qu'ils auront encore perdu. La faute à qui à cette fois ? La défense trouée, le milieu inexistant, les attaquants aux abonnés absents ? Le gardien de but, lui, n'est jamais remis en cause. Est-ce par respect pour le capitaine ou par crainte que sa main gigantesque attérisse sur l'un de ces nez mutins ? Les esprits se calment dès la première gorgée de vin blanc avalée. On discute encore jusqu'à l'arrivée des derniers, surtout le cycliste. Quelque soit la distance à parcourir, il a décidé de monter son vélo tout terrain pour sillonner la banlieue. Sa roue avant sous le bras et le sourire satisfait du devoir accompli, il lève son verre à la santé de la salle. Le repas peut enfin commencer...

dimanche, 22 mai 2011

Vue du comptoir #2

Comment est-ce possible ? La direction aurait-elle changé l'intégralité de son personnel sans même l'en avertir ? Personne ne le reconnaît et ses repères ont, du coup, disparu. La carte a changé. Les vins sont différents. Le décor n'est plus exactement le même. Le serveur l'évite pour se focaliser sur une table de touristes. Anglais, australiens, américains ? Peu importe, ils sont sur son territoire et monopolisent une attention qu'il mérite habituellement. Quelle honte, l'ignorer de la sorte, lui, un habitué de la première heure. Où est le patron, jeune homme ? Il n'est pas là ce soir, monsieur. Tout va mal. Il ne se sent pas bien ici, pas comme avant, quand il était l'objet de toutes les attentions. Il a choisi un vin cher pour impressionner ses invités. Il leur a conseillé les plats, en connaisseur. Il leur a vanté les mérites d'une maison dans laquelle ils se sentiraient chez eux. Mais non, plus rien n'est pareil. C'est la catastrophe. Pourtant, la nourriture est bonne, très bonne et joliment présentée, ses amis lui font remarquer. Le vin est savoureux. Le service est efficace, ses amis le remercient pour le choix de l'adresse. Mais il ne reviendra pas. On lui a changé ses habitudes. Et il déteste cela...

dimanche, 15 mai 2011

Vue du comptoir #1

Tous les mois, une fois, ils viennent ici pour le déjeuner. On essaye de leur attribuer une bonne table, la même. Loin de l'entrée, à l'abri du tumulte, près de la cuisine pour échanger facilement avec le personnel et surveiller ce qui s'y passe. Elle choisit le vin. Toujours le même, un Bordeaux, une belle bouteille, un peu chère. Il prend un whisky, quelque chose de moins ordinaire qu'à la maison. Entrée, plat, dessert. Ils prennent leur temps. Ils ont tout leur temps et savourent. Cet instant où la nourriture flâte leurs papilles et où ils se retrouvent loin des leurs. Personne ne connait la nature de leurs liens. Anciens collègues ou futurs amants ? Ils sont en tout cas complices d'un interlude privilégié presque sans parole et avec des regards d'une rare intensité. Comme toujours ils parleront peu et repartiront séparemment. Leur mystère leur appartient... A bientôt messieurs dames...