vendredi, 07 novembre 2008

Dans un train - Voiture n°10

femme train.jpgElle a toujours eu un problème dans les lieux publics avec sa grosse voix et son rire gras. Au cours de théâtre, on lui enviait cette particularité pour une femme. Dans le Bordeaux-Paris, certains pourraient se découvrir des vocations de meurtrier avec préméditation. Impossible de murmurer à sa voisine, elle sonorise le wagon à chaque fois qu'elle répond. Un homme lui a lancé un regard d'une noirceur incroyable quand il s'est dirigé vers les toilettes. Une jeune femme l'a imité. Puis, comme s'ils s'étaient donné le mot, ils se sont levés l'un après l'autre pour aller aux toilettes et tenter de neutraliser cette source de bruit en la paralysant du regard. Aucun résultat, elle a continué à converser avec sa voisine, une copine de longue date à qui elle a pu commenter les photos de son Ipod, un véritable arbre généalogique, un calvaire pour les voyageurs. Jusqu'au moment où un type sans âge à l'autre bout du wagon, un gars ni beau ni laid, ni grand ni petit, un monsieur ordinaire, comme tout le monde rendu fou par ce cauchemar sans fin, s'est levé en hurlant qu'elle pourrait avoir l'obligeance de réduire son niveau sonore. Il n'a annoncé aucune représailles mais on a tous compris au ton de sa voix qu'elles seraient terribles, quelque chose de moche et humiliant. Elle nous a alors gratifié de son rire gras et s'est retournée vers sa voisine pour continuer à dérouler l'histoire de sa vie. Le monsieur ordinaire s'est aussitôt dressé et d'un geste rapide et précis l'a visé avec quelque chose à la forme incertaine. En plein dans le mille. Sandwich crudités mouillées et mayonnaise, un délice dégoulinant sur le visage. Elle a bien essayé de prendre des gens à témoins mais tout le monde est retourné à sa lecture en se mordant les joues. Bien fait pour toi !

vendredi, 31 octobre 2008

Dans un train - Voiture n°9

couloir.jpgPour une fois, le trajet s'annonce tranquille. Pas de mioche qui court, qui hurle ou qui profite du voyage pour tester la résistance du fauteuil de devant en assénant de violents coups de pied à intervalles réguliers. Le calme mérité du train après une journée devant des clients récalcitrants à l'idée de voir leurs tarifs augmenter tandis que la prestation de service ne bougera pas ; mais il faut bien comprendre qu'avec la concurrence des pays émergents et la hausse du prix des carburants, tout augmente, mon bon monsieur. Silence seulement rompu par le bruit des rails et les annonces répétées du responsable de la voiture bar qui veut fourguer son stock de sandwichs mous avant l'arrivée en gare. Pas de sonnerie de portable non plus, à croire que plus personne n'a plus rien d'inintéressant à raconter à son interlocuteur sourd à l'autre bout du fil. On croit rêver. Il faudra se souvenir de ce moment unique.

vendredi, 24 octobre 2008

Dans un train - voiture n°8

interieur train.jpgImpossible de la louper. Elle fait une entrée fracassante dans le wagon bondé en restant coincée dans la porte. Elle hurle et tout le monde s'arrête. On a mal pour elle puis on la dévisage. Les hommes sont captivés par sa beauté. Les femmes lui lanceraient volontiers toutes sortes de fruits et légumes plus ou moins mûrs, juste pour vérifier si dans ce cas elle hurlerait de la même façon. Elle sourit à l'assistance, un peu pour s'excuser du dérangement et pour remercier ces regards moins emprunts de compassion que soudain fôlement épris de cette vision. Où va t-elle s'asseoir ? Les uns prient le ciel pour que leur numéro sorte. Les autres vérifient déjà qu'il leur reste de l'eau, du café ou toute autre boisson susceptibles d'être renversée malencontreusement sur la créature. Elle avance. Elle passe. Elle vérifie son billet. Non, ce n'est pas dans cette voiture. Aux suivants !

vendredi, 17 octobre 2008

Dans un train - Voiture n°7

 

deux_femmes_W.jpgAucune pudeur à avoir. On s'aime c'est tout. Et peu importe que nous soyons dans un train, affalées l'une sur l'autre à la vue de tous. Ils n'ont qu'à ne pas regarder. On ne fait rien de mal monsieur le contrôleur. Un petit bécot de temps à autre. Une main baladeuse qui s'égare, il faut bien l'avouer. Mais rien de bien méchant. Ils voient des trucs bien plus choquant à la télé. Peut-être pas forcément deux gouines, collées l'une à l'autre. Mais que peut-on répondre à cela ? Nous nous aimons votre honneur, nous sommes fières de cet amour et le revendiquons avec force. Alors pourquoi cet acharnement ? Tout ce remue-ménage parce qu'un petite vieille a porté plainte, outrée qu'un tel spectacle soit ainsi proposé dans un lieu public et que son petit-fils ait pu y assister. D'accord mais en attendant, le mioche, je l'ai bien vu qui se rinçait l'oeil !

 

vendredi, 10 octobre 2008

Dans un train - Voiture n°6

 

trains two[1].JPG"J'ai bien remarqué que le type assis à côté de moi avait ce drôle d'air pas net quand j'ai ouvert la revue de la paroisse. Je n'ai pas honte de mes convictions. Bien au contraire. Je suis très fier du travail que j'effectue depuis toutes ces années au sien de ma communauté. Et donc, en quoi ma lecture serait-elle moins respectable que les siennes ? D'ailleurs que lit-il mon aimable compagnon de voyage ? Les actualités, l'économie, la géopolitique, la sociologie ou la politique, n'ont pas grand chose à voir avec ces feuilles remplies de corps à moitié nus avec des titres fluorescents barrant les pages. Toutes ces couleurs, ce fouillis tapageur, mes yeux sont naturellement et irrésistiblement attirés vers mon voisin. Il doit se sentir épié à son tour et accélère la lecture. Celle-ci devient d'abord frénétique pour se transformer en hystérie, jusqu'au moment où il se lève prestement pour rejoindre le bar ou les toilettes. Il laisse son journal sur le siège. La couverture est sans équivoque. Aurais-je le culot de franchir la barrière de la curiosité ?"

 

vendredi, 03 octobre 2008

Dans un train - Voiture n°5

lunettes train.jpgJour de chance. Le mec le plus beau wagon, du train, de la gare même vient de s'asseoir là, juste à côté d'elle. Elle n'en croyait pas ses yeux quand elle l'a vue s'approcher. Déjà repéré dans la gare, le bellâtre lui a souri et s'est assis tout simplement, en s'excusant presque de venir troubler son calme. Mais mais coco, c'est quand tu veux, où tu veux, maintenant même, tu ne me déranges nullement grande dadais, on peut directement se retrouver dans les toilettes tant qu'elles sont encore libres, avant que tous ces vieux dégueus ne viennent pisser à côté, viens par ici mon chéri. Elle a beaucoup de mal à se reconnaître, soudain submergée par ce flot incessant de pensées impures. Mais c'est que le mâle est beau, tellement beau, il sent bon, élégant dans sa chemise au blanc immaculé, il est irrésistible. Elle ne résistera d'ailleurs pas s'il lui venait l'idée de lui sourire encore une fois. La sonnerie de son portable retentit. Le sien. Une musique très disco. Il décroche dans un éclat de rire dénué de toute masculinité. Trop belle pour toi ma vieille !

mardi, 23 septembre 2008

Dans un train - voiture n°4

sac rail.jpgIl déteste les voyages en deuxième classe. Les gens y sont bruyants, laids et ils sentent mauvais. Mais il doit s’en contenter car il n’a plus les moyens de faire autrement. A la belle époque, c’était la première classe, les meilleures chambres d’hôtel d’Europe et le champagne dans toutes les occasions. Du jour au lendemain, il a fallu mettre un terme à ce rythme dispendieux. Le banquier s’est montré compréhensif puis carrément impoli. Ceux qui se disaient ses amis sont devenus de vagues connaissances d’un temps hélas révolu. Il a franchi la barrière et est revenu du côté du peuple, un endroit qu’il n’aurait jamais dû quitter. Il se refuse pourtant à admettre la réalité de sa situation et arbore toujours cet air faussement aristocratique et une garde-robe trop luxueuse pour ne pas être remarquée dans un wagon de deuxième classe. Il a dégringolé. Une chute brutale dont on se remet difficilement.

mardi, 16 septembre 2008

Dans un train - Voiture n°3

telephone train.jpg"Les gens ont l'air de s'en foutre, alors je continue à passer mes appels. Ils sont bien trop pleutres pour me faire remarquer que je n'intéresse personne avec mes histoires de boulot, les retards des fournisseurs, les clients exigeants et les patrons indécis. Tant qu'on ne me dit rien, je poursuis mes conversations. Il y a bien eu ce bonhomme maigrichon pour me faire les gros yeux mais les miens sont plus gros, plus perçants, plus méchants, alors il a renoncé à aller plus loin. Ce wagon est à moi. Ils ne peuvent rien contre moi. Mon pouvoir se manifeste ici même dans ce train du matin. Je les domine tous. Même ceux qui se croyaient plus forts, mieux connectés au monde entier. Car mon téléphone capte même dans les tunnels. Na !"

mardi, 09 septembre 2008

Dans un train - Voiture n°2

train00_.jpgPersonne n'a remarqué ce qu'il visionne sur son portable. Son voisin dort depuis le départ du train et les autres passagers sont comme les autres passagers, ils sont plongés dans leur bouquin, leur journal, leur rapport à remettre, leur sommeil précieux, leurs pensées profondes, ils s'ignorent mutuellement parce qu'ils ont mieux à faire, parce qu'ils ne savent pas faire autrement. Personne ne voit ce gars en plein milieu du wagon, assailli d'images atroces, des images de mort, des scènes de torture, une vision dégradante de l'être humain, réduit à l'état d'animal broyé par la sauvagerie de ses semblables, par la cruauté de quelques uns, des fous laissés en liberté et qui massacrent des gens par pur sadisme. Ce monde en quelques images est dégueulasse mais il n'est pas écoeuré. Il est triste. Il a l'habitude de cette indifférence. Il rentre chez lui, à la brigade , section criminelle.

lundi, 01 septembre 2008

Dans un train - Voiture n°1

blonde-713773.jpgPremière classe, direction le sud de la France, Madame n'a pas vu son petit monde depuis quelques mois. Pour fêter son retour parmi les siens, elle s'est refait une beauté chez Edgard, le chéri de ses dames, un magicien qui saurait rendre jeune et jolie la plus vieille des harpies. Le cheveu est souple et soyeux. Sa couleur, n'en parlons pas, elle est tout simplement incroyable, un blond presque irréel, les copines n'en reviendront pas. On sent la rombière satisfaite de son apparence. Elle irradie le wagon de sa beauté retrouvée. Combien de temps dureront les réjouissances ? Peu importe. Seul compte pour le moment le plaisir de se sentir à nouveau désirable et enviée par les autres femmes de son âge. Son regard est partout. Il guette les yeux qui sauront savourer le travail effectué. Un ouvrage remarquable. Un chef d'oeuvre, n'est-il pas ?